Textes

Au fur et à mesure

texte(s) pour la vidéo "Au fur et à mesure"  2008
1991-2008…
Au fur et à mesure, ce film ne devait plus exister. Il était voué à s’effacer pour disparaître. Avant chaque nouvelle diffusion, il devait subir une transformation. Il a été monté, copié, remonté et encore copié puis remonté. Les premières images ont même été codées par une caméra de surveillance Slow scan prêtée alors par Alexandre Delay et Emmanuel Hocquard qui travaillaient sur leur film « Voyage à Reykjavick ». Cette machine, raccordée à un ordinateur, venait saisir une frame toutes les 4 secondes, créant ainsi une succession d’image gelée de mauvaise qualité, balayée par une autre, puis par  une autre.
Matérialisation physique de l’entre image, espace inconnu, « Voyage in mémory ».
D’un magnétoscope VHS à un autre magnétoscope VHS, c’est-à-dire, d’une génération à une autre génération, les copies faisaient apparaître progressivement du grain et disparaître la couleur. Aux anciennes images venaient s’ajouter de nouvelles images. Le son s’est ainsi vu aussi  transformé et parfois disparaître. Seul témoin d’un enregistrement impossible, ma caméra posée çà et là comme un sac, parfois jetée sur un lit ou bien posée sur une table. Il ne reste de cette expérience que quatre bandes sur une vingtaine et quelques rushs que j’ai conservé presque de façon involontaire.Pendant le travail du deuil j’ai mis au monde une fille. Cette nouvelle génération est venue bouleverser ma vie.Sur le sol des prospectus : en photographie un couple et une petite fille.
« Un toit à soi » slogan diffusé lors des fêtes nationales vantant les mérites d’être propriétaire. Calme avant la tempête d’une famille heureuse. Fantasme figé sur papier glacé piétiné par des inconnus. Figure d’un bonheur passé dont je n’ai aucun souvenir. Avait-il même, existé ?Au fur et à mesure le temps glisse sur les mots et les images. Peu à peu ce que je cherchais a disparu.
Tourner la tête en direction de …
Je ne sais pas où regarder. Alors tourner monter couper. Je monte, je fais du son du bruit. Chercher ailleurs les mots qui ne sont pas les miens pour remplacer ceux qui auraient été les miens si je les connaissais ou, si même encore je les entendais.
Si même encore un peu. Silence puis oublie.Colère. Jusqu’à hier encore ignorer le mot colère. Ignorer même le sens de ce que pouvait être la colère. Je n’ai jamais ressenti la colère. Je n’ai jamais eu de colère. Accepter. Grandir comme tous les enfants. Non je mens. Je ne connais pas la colère mais le mensonge. Il est en moi comme une prothèse à mon âme.
Je crains de ne pas pouvoir montrer ce qui sort de
Contexte …
Ce qui sort de …
Ce qui sort de tout de suite ce sont les mots vides de sens que je cherche à écrire le plus vite possible pour rattraper le temps, remonter le temps, rencontrer le temps, en éprouver sa durée. Les mots sont à moi et à personne d’autre. Ils sont à moi et je les garde égoïstement. Ils sont à moi avec l’enfant que j’étais, avec l’enfant qui dort encore en moi blotti, avec l’enfant recroquevillée dans la couche du chien dans un coin d’une cuisine sale et bleue très bleue ou peut-être rouge.
Je cris ou j’écris.
Je cris où j’écris.L’été 76 fût le plus chaud pour beaucoup et le plus long pour moi. Ma mère éprouvée par sa future séparation d’avec mon père prit la décision de déposer le chien chez ma grand-mère. Et moi. Dans cette chambre provisoire pour 4 ans, j’ai bâti  improvisé construit grandi résisté aimé détesté grandi pleuré pissé au lit et grandi encore, eu peur aimé perdu. J’ai dormi chanté pleuré attendu et grandi un peu,  puis encore et encore et attendu.Un jour dans cette maison rose mon chien est mort de vieillesse. Alors j’ai encore fui l’ennui la solitude la tristesse les soirées sans musique ma chambre sans jouet mes armoires sans vêtement les vêtements sans personne pour les porter, les vêtements neufs enrobés de papier de soie.Sur un terrain de jeu de plusieurs hectares de routes, de maisons, de bois et de lac, j’ai trouvé des racines. Dans des jeux solitaires devenir une aventurière. Écorchée vive mise à part.

Grandir encore et en corps. Un jour, prendre la caméra comme témoin de cette relation particulière. Corps mis aux nues. Le corps de ma muse si souvent parcouru, loin des canons officiels de la beauté, paraissait à mes yeux d’une splendeur infinie.

Corps ridé auquel je me rattachais  pour oublier ce qui avait été.
Qui aime bien châtie bien. Oh alors, comme ma grand-mère devait m’aimer. Tour à tour, sa méchante, sa jalouse, sa peste, sa peau de vache ou bien encore sa garce, je me suis faite docile pour être aimée par cette maman provisoire.

« Garce : c’est le féminin de garçon » dit-elle un jour quand n’y tenant plus je lui demande « pourquoi tu ne m’aimes pas ? ». Féminin de garçon ! Effectivement j’avais cette chose en moins qui m’aurait permis d’accéder au bonheur ou seulement à l’amour. J’étais une fille.

 
Ne pas revenir en arrière sinon coupe encore puis oublie comme j’oublie parfois puis souvent d’ailleurs même déjà d’ailleurs encore et si souvent souvent trop souvent.
Prendre une image puis une autre. S’apercevoir que c’est toujours la même qui revient qui se multiplie. Arrêt sur image. Toutes les fonctions du montage du  film sont propres aux mouvements de la mémoire. J’efface j’oublie. Multiplier cette même image pour passer au noir. La fonction du fondu serait si simple ici. Ne pas faire un fondu. Une seule image qui pourrait se multiplier sur des pistes différentes pour que par cette accumulation le noir arrive.
La fin se dessine se désire comme un point. Pas un point final comme un The End mais comme d’infinis multiples points qui tous réunis dans un même centre permettraient encore de faire des tours et détours.

Dans un dernier déplacement, un dernier espoir, te voir, seul témoin encore de ton unique amour que tu souhaites que j’appelle. Attendre, attendre ta voix, attendre ton regard, attendre ta main sur ma main, attendre ton sourire, attendre tes baisers sur mes mains, attendre que tu me regardes, j’attends ton regard seulement posé sur mon corps, je t’attends, je ne suis personne, je suis déjà où tu n’es plus, je suis là encore.

Alors que ton corps se vide de toute substance de vie je suis là, pleine de corps et d’encore.